Les pleureuses : ces femmes payées pour pleurer les défunts

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Toute personne voudrait avoir des funérailles dignes de ce nom, et avoir marqué au cours de sa vie chaque esprit rencontré sur son chemin. Depuis les temps ancestraux, il existe des personnes qui peuvent accentuer la tristesse lors des funérailles et rendre l’hommage plus important. Il s’agit des pleureuses. Personnages généralement féminins, ces professionnelles sont engagées par les familles endeuillées pour pleurer le chagrin de l’être aimé lors des funérailles. Cela rendrait une dimension plus importante à l’hommage célébré. 

Si l’existence de cette profession remonterait à l’Égypte antique, aujourd’hui, le métier de pleureuse persiste tout de même à se pratiquer dans quelques régions du monde mais s’est largement éteint au fur et à mesure des siècles. Cependant, il est à constater que dans le temps, la majorité des funérailles ne pouvaient se faire sans pleureuse.

En Afrique

C’est une tradition ancestrale venant de l’ouest de la Côte d’Ivoire qui s’invite aujourd’hui lors de cérémonies dans la capitale Abidjan. En Côte d’Ivoire, chez les Bété, une communauté de l’ouest du pays, lorsque vient la perte d’un être cher, il est fréquent de faire appel à des pleureuses professionnelles pour les funérailles. Le travail des pleureuses consiste à exprimer avec extravagance et exagération le chagrin des membres de la famille du défunt, qui ne sont pas autorisés à montrer leurs émotions en raison, notamment, de leur statut social. Lors d’une cérémonie funéraire en Côte-d’Ivoire, certaines vont même jusqu’à s’effondrer de chagrin en tombant à terre. Elles paraissent être les personnes les plus touchées parmi tous ceux présents et pourtant elles ne connaissent pas le défunt. À titre professionnel elles sont payées pour être là. Leur présence est jugée nécessaire pour déclencher les larmes autour d’elles. Certains y voient une façon d’honorer le défunt et de montrer son importance aux yeux de tous.

Les pleureuses dans l’Antiquité et au Moyen-Âge

Egypte Antique : Aux origines des pleureuses

Les pleureuses faisaient partie des rites funéraires de l’Egypte Antique. C’est certainement à cette époque, soit de nombreux siècles avant notre ère que le métier de pleureuse est apparu pour la première fois. Généralement conviées lors de funérailles de familles royales, les pleureuses rythmaient le transport de la dépouille du défunt. La plupart du temps elles émettaient des cris et énonçaient des versets. De nombreuses fresques et sculptures, découvertes à cette époque, représentant les marches funèbres guidées par les pleureuses ont permis de reconstituer et comprendre ce curieux métier.

Dans la Rome Antique 

Dans la Rome Antique les familles faisaient également appel à des pleureuses pour accompagner le cortège funèbre. Placées en tête du cortège, elles avaient pour objectif d’améliorer l’aspect des funérailles en récitant des lamentations. Leurs objectifs étaient d’émouvoir le public en faveur du mort destiné au bûcher, à travers des chants lugubres et des pleurs incessants tout en respectant le ton donné par la “cheffe”.

Le Moyen-Âge

Durant le Moyen-Âge, c’est surtout dans les pays anglo-saxons, tels que l’Irlande et l’Ecosse, que les pleureuses sont demandées. En effet, avec la montée du Christianisme et la pression de l’Eglise catholique la profession des pleureuses est devenue beaucoup plus rare dans le reste du globe. Si la tradition perdure dans ces régions c’est qu’elle est reliée à une autre croyance plus folklorique, la Banshee, une créature féminine surnaturelle qui a la faculté d’annoncer la mort en poussant un cri strident extrêmement puissant.

Époques modernes et contemporaines

Grèce

Selon Louis de Jaucourt dans L’Encyclopédie, la Grèce de l’époque faisait appel aux pleureuses, pour hurler, pleurer et se frapper la poitrine pendant que quelques-unes chantaient des poèmes à la louange de l’être perdu.

France

Dans les pays occidentaux, la tradition n’a pas totalement disparu, notamment en France où la présence des pleureuses ou pleureurs fut encore observée avant le XIX e siècle. Elles pratiquaient donc encore dans les années 1960 où il était très fréquent de croiser ces personnages lors de funérailles.

Grande-Bretagne

Il faut traverser la Manche et se diriger vers le Royaume-Uni pour se rendre compte que les pleureuses sont très demandées encore de nos jours. Durant les années 2010, en Grande-Bretagne, une société s’est fondée en proposant un service de location de pleureuses nommé Rent-a-Mourner se traduisant précisément par “Louez une pleureuse”. Cette société propose aux familles endeuillées de payer les services de plusieurs professionnelles qui s’inviteront aux obsèques. Les familles font généralement appel à ce service lors de funérailles où peu de participants sont attendus, ce qui permettrait donc de gonfler les rangs des personnes présentes. Elles seraient au préalable informées sur la biographie du défunt afin d’être capable de mener des discussions avec les personnes présentes pendant les obsèques tout en sachant rester discrètes et élégantes. Le succès de ces offres fût lié à l’installation des populations venues du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient où ces pratiques sont couramment utilisées et mieux accueillies qu’en Occident. 

Asie

En Chine et à Taïwan, notamment, les pleureuses existent encore au XXI e siècle mais la tradition tend à disparaître. L’arrivée des pleureuses sur le lieu de la cérémonie prend des allures de véritable spectacle. Ainsi à chaque venue de Mme Hu Xianglian, l’une des dernières représentantes de la profession devenue une véritable célébrité, tient d’une performance théâtrale. Ses interventions sont soutenues par des lectures de textes, de chorégraphies, et est toujours accompagnée d’une petite fanfare, ainsi que d’un microphone, d’éléments de sonorisation et de spots lumineux. Sa venue est faite pour rendre les obsèques inoubliables.

Lors d’une cérémonie typique, elle se lamente sur le sort du défunt, récite un discours en la mémoire de ce dernier, donne un spectacle avec ses musiciens et danse. Tout cela en adéquation avec les traditions chinoises et taïwanaises car la joie fait également partie du cérémonial funéraire. Mme Hu Xianglian explique dans l’article de l’Express que si “Si les descendants ne pleurent pas assez fort, cela va être considéré par les gens du voisinage comme un manquement à la piété filiale. […] Il faut exprimer la douleur à la place de la famille. C’est un métier très éprouvant”.

En Inde, les rudaali du Rajasthan sont des pleureuses recrutées dans les classes populaires pour exprimer leur chagrin à la place des femmes aisées chez qui ces manifestations de sentiments seraient mal vues en raison de leur rang et dont l’attitude doit demeurer concentrée et irréprochable en toutes circonstances.Le film, baptisé Rudaali, de la réalisatrice indienne Kalpana Lajmi, sorti en 1993 raconte l’histoire d’une pleureuse.

La mise en scène du chagrin

En grande majorité de sexe féminin, les pleureuses ont donc pour mission de simuler une profonde tristesse, extériorisée par des comportements excessifs : sanglots, cris, griffures, arrachage de cheveux ou des habits, elles peuvent également se heurter la tete contre les parois, se rouler par terre… L’excès de leur comportement a pour vocation d’entraîner les pleurs, souligner et accroître la tristesse de l’événement. Ces émotions sont manifestées depuis la mise en cercueil à l’arrivée au cimetière. Elles augmentent au fur et à mesure que les funérailles se déroulent et atteignent généralement leur paroxysme au moment de la mise en terre du défunt. L’objectif de faire venir des pleureuses est de rendre un hommage marquant et digne de la personne décédée dont on souhaite souligner l’importance, la notoriété, la puissance et l’influence. 

Une activité encore présente dans certaines parties du globe

Dans plusieurs pays d’Afrique (Cameroun, Gabon, Côte d’Ivoire…) elles se montrent très présentes, organisées en agence et en entreprises, elles engagent du personnel. Leurs services sont segmentés en sous-catégories en fonction des pleurs que les femmes et les hommes professionnels peuvent fournir, pleur normal, pleur en se traînant par terre, pleur en menaçant d’entrer dans la tombe… Ces prestations coûtent entre 300 à 500 euros et peuvent faire l’objet de réduction selon le nombre d’intervenants engagés. 

Ce métier permet à de nombreuses femmes de survivre dans des milieux sociaux souvent défavorisés et difficiles. En effet, être payée pour pleurer aux funérailles d’un inconnu est même devenu pour certaines d’entre elles une réelle source de revenus. Cela leur apporte également de la reconnaissance sociale car beaucoup considèrent cela comme un talent, un don. De ce fait, les pleureuses font souvent l’objet d’un profond respect. Mais à travers toutes ces mises en scènes nous pouvons parfois nous demander où sont les frontières entre le jeu d’acteur et la réelle émotion ressentie? Comment font-elles pour pleurer sur commande?